Métiers anciens, métiers nouveaux (2018)

« Il n’existe que trois êtres respectables : le prêtre, le guerrier, le poète. Savoir, tuer et créer ». Charles Baudelaire, 1863

 

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Cette phrase de Charles Baudelaire, tirée du « Peintre de la vie moderne », fût le point de départ d’une réflexion sur les métiers. Peu de temps après cette lecture, la photographie du « Pâtissier », d’August Sanders (1929) et la visite du Musée de la Marine d’Etaples (rendant hommage aux métiers de la mer) m’ont convaincu d’explorer ce sujet.

Enfant, j’ai été élevée dans une famille où la valeur travail signifiait beaucoup. Veuve, mon arrière-grand-mère maternelle est devenue «aubergiste», en 1917, tenant seule un café avec sa sœur en Bretagne. Egalement veuve, à l’âge de 43ans, ma grand-mère maternelle travailla aux PTT toute sa vie, de 17 à 65ans pour subvenir aux besoins de sa famille. Enfant, j’ai toujours vu mes parents beaucoup travailler. Mon père, électricien de formation, a dû assumer deux professions pendant 10 ans-l’une la nuit, l’autre en journée- avant de devenir chef d’entreprise.

 Adolescente, j’ai dévoré la saga des Rougon Macquart d’Emile Zola : sa description des métiers de la finance, du commerce, de la mine, et de la prostitution m’a fascinée et révoltée. Plus tard, entrée dans la vie active en 1993, je découvrais le monde du travail et ses usines : Renault Sandouville dans la zone industrielle du Havre, puis les ateliers d’Essilor à Provins. Toute une ruche de savoirs-faires, de métiers manuels ou intellectuels, de hiérarchies, au service d’un produit fini. J’ai ainsi pu rencontrer une multitude de personnes remarquables dans leur métiers- contredisant l’assertion de Charles Baudelaire.
 

Dans l’histoire de l’art, et au XXè siècle, certains artistes se sont déjà intéressés au sujet des métiers, par le biais de portraits ou de séries : le plus souvent des photographes comme Eugène Atget (« Les petits métiers de Paris »), August Sanders (« Visages d’une époque »), Irving Penn (« Les petits métiers »), François Kollar (« La France travaille »), mais aussi des peintres tels Chaïm Soutine (le petit pâtissier, le groom, le garçon de café), Georges Rouault (avocat, acrobates), et Pierre Alechinsky. A y regarder de plus près, il est très étonnant de constater que ces métiers sont presque exclusivement masculins : la femme est souvent absente de ces portraits…. exceptées « la marchande de ballons » photographiée par Irving Penn en 1950,  « la couturière » -eau forte et pointe sèche d’Alechinsky de 1948 et quelques ouvrières photographiées par Lewis Hine, en 1930, aux Etats-Unis. En revanche, l’éternelle figure de la prostituée a maintes fois été exploitée par les artistes. Comme si, jusque dans les années 50, l’unique travail féminin révélé était celui de la « professionnelle du sexe » ….

Dans les années 80 et 90, le cinéaste Alain Cavalier rend hommage au travail manuel féminin en filmant « 24 portraits », des témoignages de femmes simples et bouleversantes. En 2002, la photographe américaine Nancy Rica Schiff dévoile un monde du travail divers et mixte : elle édite un livre intitulé « Odd jobs », un florilège humoristique de métiers rares et singuliers, à la fois féminins et masculins.
« Le monde change », dit-on souvent…le monde se transforme plutôt qu’il ne change radicalement et les métiers reflètent ces mutations. Certes, certaines professions manuelles ont totalement disparu aujourd’hui en Occident (aiguilletier, matelassière, Indienneur), mais restent bien vivantes sur d’autres continents : filassière, laboureur à bras, piquetière ; d’autres ont été oubliées mais réapparaissent en temps de crise et d’économies dans nos sociétés occidentales (cordonnier, chiffonnier) ; certaines qualifications sont nouvelles : aranéologue, scaphandrier d’égoût, chirurgienne pédiatrique, agent décideur, femme agent de police. Mais, paradoxalement, et dans un monde hypertechnologique, un grand nombre de professions ancestrales perdurent : forestier, poétesse, clown, boucher, thanatopractrice, juge, repasseuse, prêtre. Immuables, ces métiers résistent et s’adaptent aux temps nouveaux. Ce travail est un hommage aux métiers anciens et aux métiers nouveaux. Hier comme aujourd'hui, la main et le cerveau humains restent les outils professionnellement les plus innovants. 
 

Et, en filigrane, cette éternelle interrogation : Artiste est-il un métier ? Un artisanat ? Un privilège ? Une malédiction ? « L’enfance retrouvée à volonté » ?

Artiste : un parasite sacré ? « Être artiste, c’est avant tout quelqu’un de soumis. Soumis à des messages mystérieux, imprévisibles, qu’on devait faute de mieux et en l’absence de toutes croyances religieuses qualifier d’intuitions (…). Ces messages pouvaient impliquer de détruire une œuvre, pour s’engager dans une direction radicalement nouvelle, sans direction du tout, sans disposer du moindre projet, de la moindre espérance de continuation (…) C’est en cela, et en cela seulement, qu’elle se différenciait des autres professions et métiers auquel Jed allait rendre hommage dans la seconde partie de sa carrière ».  Michel Houellebecq, 2010 (La carte et le territoire).

 

 

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